RUMEUR SUR LE NET
À QUI PROFITE LE CRIME ?

Newbiz No 21 - Mai 02


Des canulars aux campagnes de dénigrement orchestrées, la rumeur est utilisée sur le Net comme un redoutable média de désinformation. Mais qui a donc intérêt à jouer au jeu de l'intox ?

L'Internet booste la rumeur. Le bon vieux ragot qui enfle et qui grossit, présenté comme une vérité invérifiable, mais incontournable, celui qu'on ne peut démentir sans se voir opposer un " y'a pas de fumée sans feu " catégorique prolifère sur le web. Pétitions, alertes aux virus, scoops divers... Chaque semaine apporte son lot de rumeurs fraîches. Les stars toutes catégories en 2001 ? Prévenez vos amis: des seringues infectées par le virus du sida se cachent dans les fauteuils de salles de cinéma à Issy-les Moulineaux... Pure paranoïa, pure intox. Penny Brown, une petite fille de 9 ans, a disparu. Aidez nous à la retrouver en diffusant cet avis de recherche. Seul problème: Penny Brown n'existe pas! Miss France, elle, existe bien. Mais c'est un homme... qui s'appelle Nicolas Levanneur, d'origine picarde! L'ntox, reprise par la presse, viendrait d'un site satirique français. Attentats, fausses chaînes de solidarité, faux appels à pétitionner, faux virus, toutes les ficelles de la désinformation y passent pour piéger les internautes crédules.

" Quatre ou cinq nouvelles rumeurs non fondées surgissent chaque semaine ", estime Guillaume Brossard, cofondateur du site hoaxbuster.com , spécialisé dans leur traque. Hoax, c'est le mot anglais pour désigner la rumeur en ligne. Elle profite des trois atouts virtuels incomparables du Réseau des réseaux. L'amplification, tout d'abord: la propagation du potin devient mondiale et instantanée. La rumeur, comme l'économie, se globalise... La fidélité, ensuite: le message transmis peut être tartiné sur des kilomètres de lignes sans être déformé, puisqu'il est forwardé. La sophistication, enfin: la rumeur en ligne s'affiche de plus en plus en photos, sons et vidéos truqués, histoire d'en rajouter une louche dans la force de conviction.

" Des messages qui reflètent les peurs et les espoirs du corps social "

Les spécialistes en rumeurs, appelés " rumorologues " (atchoum et à vos souhaits!), se passionnent pour ce véritable phénomène social. Ils tentent de décrypter leur mode de propagation tout autant que leur contenu. Premier constat: " Ces messages reflètent les peurs, les fantasmes et les espoirs du corps social ", estime Emmanuel Taïeb, chercheur au Centre de recherches politiques de la Sorbonne, spécialiste des rumeurs. Second constat: le mode de propagation de la rumeur virtuelle reste un mystère aussi impénétrable que la présence de l'homme sur Terre: d'où vient elle, où va t elle, dans quel état erre-t elle? " Une rumeur se propage quand son contenu est plausible et touche un sujet sensible ", analyse Florence Bonetti, directrice générale de Net Intelligenz, une société de veille. Ses destinataires la relayent alors en toute bonne foi, par esprit charitable ou par fierté louable d'informer en avant prerriière leurs connaissances. " Le message est transmis par un expéditeur digne de foi. Le destinataire va donc relayer l'information reçue, puisqu'elle est légitimée ", détaille Pascal Froissart, maître de conférences à Paris VIII et spécialiste des théories des rumeurs. La mayonnaise prend dès lors à toute allure, par e mail, dans les forums de discussion et les newsgroups. Il s'agit le plus souvent de canulars anodins. Leur seule véritable nocivité, finalement, est d'encombrer les réseaux.

De la rumeur anodine à la diffamation

Guillaume Brossard constate cependant une recrudescence de potins mal intentionnés. " Les messages deviennent de plus en plus pernicieux ", souligne t il. La rumeur prospère en effet d'autant mieux en milieu humide et sombre, quand elle colporte des faits cachés et des révélations troubles. Du coup, les messages de déstabilisation et de dénigrement gagnent du terrain. De l'information à la désinformation, voire à la diffamation, il n'y a qu'un pas. Il s'agit de plus en plus souvent de véritables attaques ciblées, qui mettent nommément en cause une personne ou une entreprise. La société TotalFinaElf a ainsi fait les frais, en 2000, à ses dépens, de la puissance de la manipulation en ligne. Un message, qui prétendait informer les internautes sur le "comment la multinationale pétrolière responsable de la marée noire tente d'étouffer l'expression citoyenne ", offrait la retranscription d'e mails compromettants, échangés entre cadres dirigeants du groupe pétrolier. Il a fait le tour de la planète. On y discutait des moyens de contrer la menace de boycott qui pèse sur l'entreprise... en ayant recours aux Renseignements généraux ou à la justice. Plusieurs chaînes de télé, plusieurs journaux se sont fait piégés et ont relayé l'info en toute hâte, Or tout était faux, ce qui fût démontré par les adresses e mail toutes erronées des correspondances des cadres qui ont été épinglés.

Le mal était pourtant fait, l'image du groupe écornée. La rumeur comme outil d'intox et de déstabilisation sur l'Internet ne fait plus sourire depuis longtemps les grands groupes et les marques leader. Ils connaissent les ravages potentiels que peut causer ce média, puissant et retors. Un nombre croissant s'entoure d'ailleurs des services de sociétés de veille, qui tentent de traquer, grâce à des progiciels spécialisés, tous les bruits potentiellement nocifs pour leurs clients qui traînent sur le Net... Qu'ils soient faux ou vrais, d'ailleurs. " Les attaques se font souvent en push, dans les forums et les newsgroups, constate Florence Bonetti. Les rumeurs commencent à devenir dangereuses quand elles sont étayées et argumentées, donc plausibles. "

Exemple type ? Ce hoax qui dénonce depuis février 2002 " les mauvaises pratiques " de pere noel.fr . Signé par un soit disant ancien salarié de ce site marchand de matériel high tech dont la logistique et le service clientèle sont pointés du doigt par la presse depuis plusieurs mois , le message prétend à tort que la hot line du site est purement fictive... Faux, et délibérément nuisible. Mais la rumeur est d'autant plus crédible, donc dangereuse, quand elle carbure à l'infotox, en mélangeant justement info et intox. "Face à ces attaques, les entreprises doivent être "proactives", et apprendre à réagir très tôt ", continue Florence Bonetti. Comment? " En répondant ouvertement aux allégations avancées, soit sur le site corporate, soit sur les forums concernés. Il est fortement conseillé d'agir avant le drame: la rumeur devient catastrophique quand elle est relayée par la presse. " Les contre feux à allumer coûtent alors très cher, car il y a présomption de culpabilité... et les démentis officiels ne font plus que renforcer les rumeurs.

Un individu a désormais le pouvoir d'ébranler une multinationale

Pour autant, les entreprises ne se précipitent pas vers ces nouvelles vigies du Net. " Nous sommes encore en période d'évangélisation ", admet Alain Pajot, dirigeant de Startem, une autre société de veille. Son credo pour les convaincre ? "Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un individu ale pouvoir d'ébranler une multinationale. Et c'est encore plus terrible quand l'ennemi vient de l'intérieur. " Bigre! Le cas serait d'ailleurs fréquent, selon les chasseurs de rumeurs. Alain Pajot ne pense pas qu'aux employés. " J'ai en tête le cas d'une rumeur lancée par un dirigeant pour déstabiliser un de ses opposants au conseil d'administration. " Autres pourvoyeurs de rumeurs repérés parles vigies du Net: les salariés de sous traitants des marques dénigrées.

Plus intéressés, certains petits porteurs d'actions se prêtent au jeu de l'intox sur les forums de discussion pour tenter d'influer sur le cours de Bourse de leurs actions chéries. Astucieux, car les entreprises cotées sont très sensibles aux rumeurs... En août 2000, l'entreprise Emulex [Cette entreprise américaine est spécialisée dans de les télécommunications par fibres optiques] a perdu en à peine trente petites minutes 60 % sa valeur en Bourse après publication d'un communiqué de presse fallacieux sur un site internet. Il annonçait le départ du PDG...

Les activistes de tout poil ne sont pas en reste. " Ce sont les rois incontestés de la rumeur, affirme Yanick Desrosiers, spécialiste et fondateur du site yanickd.com. Les rumeurs non fondées servent pour le moment principalement d'arme de défense aux consommateurs mécontents qui désirent s'attaquer à la réputation d'une compagnie polluante, à un monopole nuisible ou à une publicité mensongère. " L'arme du " faible ", en quelque sorte. Les entreprises seraient, paraît il moins enclines au jeu de la désinformation.

" Elles savent que c'est un jeu très risqué: la rumeur est puissante, mais incontrôlable. Elles s'en détournent autant par éthique que par peur d'un effet boomerang ", estime Florence Bonetti, de Net Intelligenz. Mais elles sont tentées d'utiliser le mécanisme de la rumeur comme levier de marketing. " Certains clients nous ont demandé de faire courir des bruits positifs sur leurs produits, concède ainsi Sohrab Heshmati, dirigeant d'Impact Net, spécialisé dans le marketing direct. Nous nous y refusons, par éthique, "

On imagine pourtant mal les grandes marques se priver de ce fantastique bouche à e mail puissant et gratuit. La vérité est sans doute ailleurs, car la rumeur présente trois inconvénients majeurs: elle est incontrôlable, déformable et rétive à toute domestication marketing, il est en effet difficile de définir les paramètres qui assureront son succès. Il est plus facile de créer une rumeur pour dénoncer que d'en créer une pour faire vendre... Les entreprises planchent pourtant sur ses mécanismes pour tenter de la maîtriser. Et pour Guillaume Brossard, d'hoaxbuster.com, " dans les années à venir, les hoaxes commerciaux vont se multiplier ".

" Les rumeurs contestataires vont s'accroître "

Alain Pajot, directeur associé de Startem, société spécialisée dans la veille on et off line.

Quels sont ces émetteurs isolés qui lancent des rumeurs ?

Alain Pajot : Ce sont des consommateurs ou des salariés mécontents. Ils ont pris conscience de leur pouvoir. L' Internet leur offre une nouvelle puissance d'attaque et leur permet aussi de se fédérer sur des sites critiques. Grâce au Net, ils peuvent désormais déstabiliser en ligne grandes marques ou multinationales.

N'a t on pas tendance à amplifier le phénomène ?

A. P : Je ne pense pas. Les entreprises vont être confrontées à un nombre croissant d'actions lancées sur le web par des particuliers, et risquent d'être dépassées. Les tentatives de déstabilisation boursières vont également se multiplier : elles ne coûtent rien et leurs gains peuvent être énormes. Enfin, c'est une arme rêvée de contestation.

Les entreprises usent elles aussi de la rumeur en ligne pour déstabiliser leurs concurrents ?

A. P : Il ne faut pas être paranoïaque. La plupart des rumeurs naissent spontanément, le plus souvent lancées par un émetteur isolé. Les campagnes orchestrées sont rares. Les entreprises peuvent cependant être tentées d'exploiter la rumeur...

Votre rumeur préférée ?

A. P. : Celle, délirante, qui a frappé Euro Disney et qui affirmait que des enfants étaient capturés dans le parc pour alimenter un réseau de trafic d'organes. L'entreprise n'a pas répondu à cette intox. Elle a eu raison : elle s'est épuisée d'elle même..

Thierry Mevssan : un inconnu touche le jackpot

Inutile d'attendre la rentrée littéraire pour faire un carton le Net se charge de relayer les rumeurs les plus improbables. Exemple: Thierry Meyssan. Si cet homme est devenu riche, il le doit en partie à une rumeur née sur le Net. Dans L'Effroyable Imposture, il défend la thèse selon laque le aucun avion ne s'est écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001. Point de départ de ce colossal succès de librairie : une rumeur instillée sur asile.org par Raphaël Meyssan, son propre fils. Très vite, le site est pris d'assaut par les curieux, jusqu'à afficher 85 000 visites le 12 mars dernier, lendemain du lancement du livre de papa. A l'arrivée, 150 000 ventes, un mois à peine après sa sortie, et un chèque de 500 000 euros de droits d'auteur. Et c'est loin d'être terminé : les éditions Carnot s'apprêtent à diffuser le livre à travers le monde entier.

Règle du jeu de la Net-Rumeur

Départ : vous êtes à la tête d'une PME cotée en Bourse. Objectif : déjouer les pièges de la Net-Rumeur.

1. Des consommateurs mécontents mettent en ligne une parodie de votre site web, détournant votre marque et votre logo. Aller à la case 3.

2. Une société de veille identifie un départ de rumeur sur votre prochain dépôt de bilan. Elle vous aide à contre-attaquer immédiatement en apportant un démenti catégorique sur plusieurs supports médias. Rejouez.

3. Dans le forum d'un site boursier, un concurrent prétend que votre société a truqué ses comptes afin de masquer des pertes de l'exercice sur l'année précédente. A la veille de l'annonce des résultats, votre cours de Bourse décroche de 18 %. Passez deux tours.

4. Une vidéo circule dans laquelle on vous voit en train de jouer au golf avec l'ennemi public numéro 1. Le trucage est parfait, la rumeur se répand comme une traînée de poudre. Retournez à la case départ.

5. Un membre du conseil d'administration de votre entreprise tente de vous faire passer pour un trafiquant d'armes pédophile en organisant l'envoie de hoaxs (canulars) par mailing-list. Vous démentez, trouvez pire sur votre accusateur et en apportez la preuve. Avancez de deux cases.

6. Des photos envoyées par e-mail vous montrent dans une situation compromettante. Paniqué, vous ne faites rien pour démentir, la rumeur enfle. Reculez de dix cases.

7. Votre département marketing organise une campagne de lancement pour votre nouveau produit. Très en amont, il développe sur le Net des outils (forums, événements, etc.)marketing afin d'installer la notoriété du produit dans l'opinion. Le lancement du produit est un succès. Allez directement à l'arrivée !

Arrivée : Bravo ! Vous avez vaincu la rumeur… ou en avez fait bon usage. Il ne vous reste plus qu'à convaincre vos actionnaires de vous renouveler leur confiance.