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D E S P R É T E N T I O N S A R T I S T I Q U E S
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UNE VOISINE ENVAHISSANTE
Dernièrement, jai pensé inviter mon
nouveau voisin de palier à prendre un verre de vin à la maison. Une décision
longuement réfléchie puisque la voisine précédente s'était
montré franchement envahissante. Dès le premier
jour, lors de son emménagement, elle avait commis l'irréparable en
frappant à ma porte pour me quêter du café. Le lendemain, lorsquelle mavait invité chez
elle afin de boire de mon café, je lui avais fait comprendre poliment que nous
partagerions
le même balcon, sans plus.
Je me félicitais de ma misanthropie
lorsqu'elle frappait à la porte des autres locataires à qui
elle demandait régulièrement de menus articles : tire-bouchon, tasse graduée,
huile d'olive, savon, marteau, dictionnaire; c'était sans limites. La pauvre semblait totalement
démunie, cest à se demander comment elle pouvait étudier en
administration. Peut-être espérait-elle gérer un organisme de
bienfaisance et organiser des collectes de fonds?

UNE OEUVRE POINTILLISTE
Le problème avec le nouveau
voisin, artiste-peintre de son métier, fut d’un autre ordre : une
divergence d’opinions. Il avait appris que j’étais un artiste,
comme lui. « Il a ton âge et il fait
des petits dessins. » avait-il appris de notre propriétaire.
Depuis, il souhaitait rencontrer l'individu qui s'était présenté à
la fenêtre tandis qu’il s’éreintait à monter un meuble
gigantesque par l'escalier du balcon.
En bon voisin,
je m'étais contenté de le regarder déambuler devant ma fenêtre
alors qu'il transportait sa table de cuisine, son canapé, sa table à
dessin, son matelas, sa copine. Tout ce qui défilait devant moi
semblait souffrir d'une étrange maladie contagieuse. Tout était
entièrement tacheté de peinture. Le four était moucheté de taches
roses. Le réfrigérateur était enduit de coulures verdâtres. Idem
pour le canapé. C’est à se demander s’il peignait sur son
mobilier?
Ce va-et-vient
coloré se poursuivit durant un week-end. J'avais passé ces deux jours à hésiter,
à me demander
si je devais inviter ce personnage haut en couleur à venir partager
un petit verre de bière ou un jus de fruit.
Je préférais attendre et voir la suite.


UN VOISIN EFFRONTÉ
Un bon matin du mois de
septembre, tandis que je déjeunais, le visage de mon nouveau voisin fit son
apparition derrière la moustiquaire de la fenêtre qui donnait sur le
balcon. Une barbe négligée et des cheveux rebelles. Un teint
grisâtre. Des lunettes fumées et un t-shirt taché d'encre.
— Ça sent vraiment mauvais, me
lança-t-il en guise de présentation.
Parlait-il de l'odeur de cigarette qui s'infiltrait par la fenêtre
depuis son arrivé? En fait, il faisait référence au passage voûté qui reliait notre cour arrière
et la rue principale. En raison de son sol sablonneux, cette galerie
était la litière d'urgence de tous les chats du quartier. Javais emprunté ce passage quune seule fois, lors de mon
propre emménagement, et je métais juré de ne jamais y retourner.
L'odeur piquait les yeux et prenait à la gorge. Mon voisin y passait régulièrement. Je
l'entendais se
plaindre des excréments. Le propriétaire promettait de répandre de
la chaux, une raison supplémentaire de ne pas emprunter ce passage.
Le voisin
s'était écrasé le visage contre la moustiquaire. Défiguré comme
un cambrioleur derrière un bas nylon, il espérait peut-être que je
l'invite à l'intérieur avant qu'il ne traverse la tête par le
châssis. Je demeurai indifférent à ses grimaces. Je
me présentai brièvement à mon tour afin de capter son attention,
mais son regard
déambulait déjà librement dans mon appartement. Mon nouveau voisin semblait
s'intéresser particulièrement au tableau fixé au mur de ma salle à
manger.

UN VOISIN "ARTISSE"

— Cest toi qui as réalisé cette uvre-là? Demanda-t-il
sur un ton de défi. Un oeil semi-clos. Le nez écrasé contre la
toile.

— Non. lui répondis-je en tentant de camoufler ma mauvaise humeur,
c'est emprunté à l'artothèque. C'est de l'artiste M.C. Escher.
Il décolla son
visage de la moustiquaire, fit la moue et s'avança de nouveau,
indifférent à ma remarque : « C'est vraiment un artisse, ce
gars-là? » (sic)
Jattendis la suite. Je ne comprenais pas le sens de sa question.
— Je veux dire. C'est juste des dessins, ce n'est pas un artisse.
(sic)

UN ARTISTE CÉRÉBRAL
Ce n'est pas de
l'art.
Escher
avait probablement entendu cette remarque plusieurs fois. Il faut savoir qu'il était un
designer graphique, doublé d'un mathématicien, à mille lieues de
ces artistes sans cervelle qui s'imaginent que le génie se veut
purement instinctif. Escher préférait calculer, mesurer, prévoir.
Il travaillait méthodiquement. Il produisait des oeuvres
intelligentes, non dénuées de sentiment.
Hélas, mon voisin ne considérait pas lart
de la même manière. Le véritable artiste devait
correspondre à une certaine image et se conformer à un style de vie
bien précis. Une vie faite d'excès, de nonchalance, d'égocentrisme et
d'irresponsabilités. L'artisse, comme il disait, devait aussi rejeter toutes les activités
qui interféraient avec sa création, toutes les habitudes jugées triviales et
insignifiantes, comme de se laver et de dormir.
Enfin, il évitait la carrière commerciale — la honte totale!

L'ARTISTE ET LE DESIGNER
Après avoir écouté dune oreille
distraite le long monologue de mon voisin sur lart dêtre un artiste, je
réalisai qu'il minvitait maintenant à le suivre dans son appartement afin
de jeter un coup dil sur sa production.

Il sagissait de toiles de grand format, sur lesquels on avait projeté négligemment une épaisse
quantité de peinture aux teintes brunâtres. En surexposition, des spirales jaunes et des
aplats écarlates donnaient à lensemble une impression de plat
de spaghettis renversé. Il était évident que cet artiste était
profondément habité.
Tandis que je considérais ses
créations en tentant de mon mieux de camoufler ma répulsion, mon voisin fit preuve de
clémence et minvita à retourner à l'extérieur. Je crois quil désirait que
je lui rende lappareil, que je lui expose ma production, mais jétais
plutôt enclin à mettre rapidement fin à ce déjeuner-conférence.

Je parvins à ruiner cette belle amitié naissante en lui révélant que jétais un
designer graphique, un webmestre. En termes clairs, j'étais une pute!
Cette
révélation eut raison de
son intérêt pour ma personne. Je savais que désormais mon nouveau voisin ne viendrait
plus mimportuner. J'étais à ses yeux un sal professionnel, un petit frimeur
à l'ordinateur.
Je m'en étais débarrassé.

L'ARTISTE ET L'HOMME D'AFFAIRES
Avant de sortir de chez lui, je remarquai
quil avait amorcé un nouveau tableau, une huile séchait fièrement
sur la cuvette de la salle de bain, transformée en chevalet de fortune. Des taches verdâtres débordaient déjà sur
la porcelaine. La
peinture avait aussi dégoutté au sol sur le carrelage. Cest le proprio qui va être
content, pensais-je.
Le propriétaire
m'avait toujours taxé d'artiste avec ce petit sourire en coin, comme
si je souffrais d'une maladie honteuse. Chez plusieurs hommes
daffaires, un artiste, c'est le genre d'hurluberlu à qui l'on parle
de façon désinvolte afin davoir lair cool, mais quon traite
aussi avec une
délicatesse maniérée afin de ne pas choquer sa « belle
sensibilité », heurter son
manque d'intelligence pratique et surtout afin de ne pas stimuler sa déplaisante
singularité.

Lorsque le propriétaire vint chercher le loyer le mois suivant, il me
parla de façon normale pour la première fois. Il arrivait de chez le
faiseur de souillures bien senties, le « vrai » artiste.
Yanick
D. décembre 97


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