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BON VOISINAGE
OU L'ART D'ÊTRE UN ARTISTE



Mysterious Yanick D
CYBERCARNET
Vol1 - No1 - décembre 1997

PREMIER NUMÉRO

D E S   P R É T E N T I O N S   A R T I S T I Q U E S

 


Vous désirez devenir un artiste professionnel? Il ne suffit pas d'être talentueux, il faut surtout être naïf et pauvre comme Job, car l'artiste le plus intéressant, c'est toujours celui qui se laisse entuber.

Ce texte fut publié dans le magazine L'écho du village. N°15. octobre 2001. 
Il est tout ce qui reste du blog «
WizKid », publié par Yanick Desrosiers en 1996-97.

 





UNE VOISINE ENVAHISSANTE


Dernièrement, j’ai pensé inviter mon nouveau voisin de palier à prendre un verre de vin à la maison. Une décision longuement réfléchie puisque la voisine précédente s'était montré franchement envahissante. Dès le premier jour, lors de son emménagement, elle avait commis l'irréparable en frappant à ma porte pour me quêter du café. Le lendemain, lorsqu’elle m’avait invité chez elle afin de boire de mon café, je lui avais fait comprendre poliment que nous partagerions le même balcon, sans plus.

Je me félicitais de ma misanthropie lorsqu'elle frappait à la porte des autres locataires à qui elle demandait régulièrement de menus articles : tire-bouchon, tasse graduée, huile d'olive, savon, marteau, dictionnaire; c'était sans limites. La pauvre semblait totalement démunie, c’est à se demander comment elle pouvait étudier en administration. Peut-être espérait-elle gérer un organisme de bienfaisance et organiser des collectes de fonds?




UNE OEUVRE POINTILLISTE


Le problème avec le nouveau voisin, artiste-peintre de son métier, fut d’un autre ordre : une divergence d’opinions. Il avait appris que j’étais un artiste, comme lui. « Il a ton âge et il fait des petits dessins. » avait-il appris de notre propriétaire. Depuis, il souhaitait rencontrer l'individu qui s'était présenté à la fenêtre tandis qu’il s’éreintait à monter un meuble gigantesque par l'escalier du balcon.

En bon voisin, je m'étais contenté de le regarder déambuler devant ma fenêtre alors qu'il transportait sa table de cuisine, son canapé, sa table à dessin, son matelas, sa copine. Tout ce qui défilait devant moi semblait souffrir d'une étrange maladie contagieuse. Tout était entièrement tacheté de peinture. Le four était moucheté de taches roses. Le réfrigérateur était enduit de coulures verdâtres. Idem pour le canapé. C’est à se demander s’il peignait sur son mobilier?

Ce va-et-vient coloré se poursuivit durant un week-end. J'avais passé ces deux jours à hésiter, à me demander si je devais inviter ce personnage haut en couleur à venir partager un petit verre de bière ou un jus de fruit. Je préférais attendre et voir la suite.




UN VOISIN EFFRONTÉ


Un bon matin du mois de septembre, tandis que je déjeunais, le visage de mon nouveau voisin fit son apparition derrière la moustiquaire de la fenêtre qui donnait sur le balcon. Une barbe négligée et des cheveux rebelles. Un teint grisâtre. Des lunettes fumées et un t-shirt taché d'encre.

— Ça sent vraiment mauvais, me lança-t-il en guise de présentation.

Parlait-il de l'odeur de cigarette qui s'infiltrait par la fenêtre depuis son arrivé? En fait, il faisait référence au passage voûté qui reliait notre cour arrière et la rue principale. En raison de son sol sablonneux, cette galerie était la litière d'urgence de tous les chats du quartier. J’avais emprunté ce passage qu’une seule fois, lors de mon propre emménagement, et je m’étais juré de ne jamais y retourner. L'odeur piquait les yeux et prenait à la gorge. Mon voisin y passait régulièrement. Je l'entendais se plaindre des excréments. Le propriétaire promettait de répandre de la chaux, une raison supplémentaire de ne pas emprunter ce passage. 

Le voisin s'était écrasé le visage contre la moustiquaire. Défiguré comme un cambrioleur derrière un bas nylon, il espérait peut-être que je l'invite à l'intérieur avant qu'il ne traverse la tête par le châssis. Je demeurai indifférent à ses grimaces. Je me présentai brièvement à mon tour afin de capter son attention, mais son regard déambulait déjà librement dans mon appartement. Mon nouveau voisin semblait s'intéresser particulièrement au tableau fixé au mur de ma salle à manger.




UN VOISIN "ARTISSE"

Oeuvre de Escher
— C’est toi qui as réalisé cette œuvre-là? Demanda-t-il sur un ton de défi. Un oeil semi-clos. Le nez écrasé contre la toile.

— Non. lui répondis-je en tentant de camoufler ma mauvaise humeur, c'est emprunté à l'artothèque. C'est de l'artiste M.C. Escher.

Il décolla son visage de la moustiquaire, fit la moue et s'avança de nouveau, indifférent à ma remarque : « C'est vraiment un artisse, ce gars-là? » (sic)

J’attendis la suite. Je ne comprenais pas le sens de sa question.

— Je veux dire. C'est juste des dessins, ce n'est pas un artisse. (sic)




UN ARTISTE CÉRÉBRAL


EscherCe n'est pas de l'art.

Escher avait probablement entendu cette remarque plusieurs fois. Il faut savoir qu'il était un designer graphique, doublé d'un mathématicien, à mille lieues de ces artistes sans cervelle qui s'imaginent que le génie se veut purement instinctif. Escher préférait calculer, mesurer, prévoir. Il travaillait méthodiquement. Il produisait des oeuvres intelligentes, non dénuées de sentiment.

Hélas, mon voisin ne considérait pas l’art de la même manière.  Le véritable artiste devait correspondre à une certaine image et se conformer à un style de vie bien précis. Une vie faite d'excès, de nonchalance, d'égocentrisme et d'irresponsabilités. L'artisse, comme il disait, devait aussi rejeter toutes les activités qui interféraient avec sa création, toutes les habitudes jugées triviales et insignifiantes, comme de se laver et de dormir.

Enfin, il évitait la carrière commerciale — la honte totale!




L'ARTISTE ET LE DESIGNER


Après avoir écouté d’une oreille distraite le long monologue de mon voisin sur l’art d’être un artiste, je réalisai qu'il m’invitait maintenant à le suivre dans son appartement afin de jeter un coup d’œil sur sa production.

Il s’agissait de toiles de grand format, sur lesquels on avait projeté négligemment une épaisse quantité de peinture aux teintes brunâtres. En surexposition, des spirales jaunes et des aplats écarlates donnaient à l’ensemble une impression de plat de spaghettis renversé. Il était évident que cet artiste était profondément habité.

Tandis que je considérais ses créations en tentant de mon mieux de camoufler ma répulsion, mon voisin fit preuve de clémence et m’invita à retourner à l'extérieur. Je crois qu’il désirait que je lui rende l’appareil, que je lui expose ma production, mais j’étais plutôt enclin à mettre rapidement fin à ce déjeuner-conférence.

Je parvins à ruiner cette belle amitié naissante en lui révélant que j’étais un designer graphique, un webmestre. En termes clairs, j'étais une pute!

Cette révélation eut raison de son intérêt pour ma personne. Je savais que désormais mon nouveau voisin ne viendrait plus m’importuner. J'étais à ses yeux un sal professionnel, un petit frimeur à l'ordinateur. 

Je m'en étais débarrassé.




L'ARTISTE ET L'HOMME D'AFFAIRES


Avant de sortir de chez lui, je remarquai qu’il avait amorcé un nouveau tableau, une huile séchait fièrement sur la cuvette de la salle de bain, transformée en chevalet de fortune. Des taches verdâtres débordaient déjà sur la porcelaine. La peinture avait aussi dégoutté au sol sur le carrelage. C’est le proprio qui va être content, pensais-je.

Le propriétaire m'avait toujours taxé d'artiste avec ce petit sourire en coin, comme si je souffrais d'une maladie honteuse. Chez plusieurs hommes d’affaires, un artiste, c'est le genre d'hurluberlu à qui l'on parle de façon désinvolte afin d’avoir l’air cool, mais qu’on traite aussi avec une délicatesse maniérée afin de ne pas choquer sa « belle sensibilité », heurter son manque d'intelligence pratique et surtout afin de ne pas stimuler sa déplaisante singularité.

Lorsque le propriétaire vint chercher le loyer le mois suivant, il me parla de façon normale pour la première fois. Il arrivait de chez le faiseur de souillures bien senties, le « vrai » artiste.

Yanick D.  décembre 97



Y.D

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